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1 « Les Pages Interdites »
Prologue
Novembre 1712 – Loch Ness

Isabel frissonna. Le froid de l’hiver parcourait les plaines, sifflait sur le lac et s’engouffrait sous son manteau miteux, lui rongeant les os de morsures gelées. Elle ajusta le chandail sur ses épaules malingres et resserra les bras autour de sa taille, luttant contre la bise pour tenter de se réchauffer. L’horizon commençait à s’obscurcir, la nuit s’installant petit à petit sous la chape orageuse couvrant le ciel. Chaque soir, depuis ce tragique évènement, elle se réfugiait au plus haut de la muraille, tiraillée entre son devoir et son désir malsain d’abandonner, d’oublier, de vivre pour elle-même. Mais de telles pensées étaient prohibées, nuisibles à sa fonction et ses promesses ; alors elle les laissait s’envoler sur les plaines tristes du Loch, son regard cendré perdu sur la rocaille mousseuse et les fougères fatiguées.
L’air empestait la mort. Au loin, l’orage ronronnait, prêt à s’abattre sur la Communauté des Recluses, ou du moins, ce qu’il en restait. La faucheuse arrivait. Elle ne l’ignorait pas, attendait même que cette heure tragique anéantisse ses Sœurs de cœur dévouées à la protection de l’Evangile. Isabel survivrait. Comme toujours. Elle ne connaîtrait jamais le bonheur du trépas, la délivrance de sentir son âme quitter sa dépouille pour rejoindre les limbes, la caresse d’un dernier soupir sur ses lèvres. Non, elle vivrait à jamais, piégée sur cette terre, depuis combien de temps déjà ? Quelques centaines d’années ? Ses souvenirs s’égrenaient à mesure que l’âge pesait sur sa conscience, pour ne retenir qu’une chose : le serment prêté aux Sœurs de l’Equilibre.

— Dame supérieure, Istrigelle vient de rendre son dernier souffle !

Isabel sursauta, éjectée de sa méditation quotidienne par les propos macabres de l’arrivante essoufflée. Les frissons de la tristesse grignotaient sa peau, accentués par le froid hivernal.
— La dernière sorcière guérisseuse de nos rangs, murmura Isabel en observant son interlocutrice. La fin est proche, n’est-ce pas ?
— Ne parlez pas ainsi, ma Dame. La malédiction se lèvera, j’en suis persuadée…

Une fragile espérance se terrait dans la voix de l’annonciatrice. Jeune et encore inexpérimentée, voilà bien ce qu’elle était aux yeux d’Isabel.
— Ne soyez pas sotte, répondit sèchement la supérieure des Recluses. Savez-vous ce que contiennent les pages déchirées ?
— Les pages de l’Evangile, bredouilla l’apeurée. Les pages déchirées de l’Evangile de Judas ?

Un zeste de silence submergea le rempart. L’impassibilité lissa les traits d’Isabel ; elle se contenta d’hocher la tête et reporta son attention sur la lagune tranquille. Pouvait-elle blâmer l’ignorance de son apprentie ?
— Les pages déchirées de l’Evangile selon Judas, en effet, confirma Isabel d’une voix posée. Nous les Recluses sommes marquées par la pureté pour refouler l’influence de ces pages, pour protéger ces manuscrits de quiconque tenterait de s’en emparer…
— Nous jurons pureté et virginité, nous nous dévouons corps et âmes à éteindre l’emprise des pages interdites de notre foi inaltérable car elles veulent révéler où est dissimulé l’Evangile selon Judas, récita la jeune fille à la suite de la Dame Supérieure. Nous ne devons nous laisser influencer, nous ne devons les approcher, nous ne devons les lire, sinon…

Sinon le malheur emporterait les Recluses les unes après les autres, dessécherait les corps, calcinerait les esprits et attirerait le Malin vers ces textes interdits. L’une avait fauté des jours auparavant, posant la pureté de ses yeux sur les lignes d’encre prohibées. L’âme de la malheureuse se consuma à la dernière syllabe prononcée, ne laissant qu’une coquille vide errer dans les couloirs, tel un cadavre carnassier aux orbites creuses.
— Savez-vous qui je suis, demanda finalement Isabel avec fermeté, l’acier oculaire planté sur la jeune novice. Savez-vous qui je suis, Marivelle ?
— Isabel du Loch…

Le souffle vocal portait toute l’incertitude de Marivelle, accompagnée du léger tremblement de ses mains abîmées par la rudesse de la saison gelée.
— Je suis ce que Judas est. Je suis née du même songe que lui. Autrefois, on me nommait Marie. On m’a déclarée vierge…
— Vous…
— Je suis un Rêve, Marivelle. Je suis le rêve de la Songeuse Marie-Madeleine et contrairement à vous, je ne mourrai pas. Tout comme Judas, je suis éternelle…

Ses paroles s’envolèrent dans la force du vent hurleur, écarquillèrent les yeux de l’apprentie décontenancée. La bouche close, Isabel ne dirait plus une phrase, ne prononcerait plus un mot. Le triste tableau des terres écossaises accueillit à nouveau sa vigilance, laissant Marivelle à un silence contraint.

~O~


Les Sœurs tombaient les unes après les autres, succombant à la malédiction sans espoir d’en réchapper. Certaines se jetaient dans les eaux du lac, depuis le haut de la muraille pour s’écraser avec lourdeur sur les roches affleurant avant de disparaître dans l’écume ; elles réapparaissaient quelques jours après sur les berges, la peau décomposée, les membres disloqués, prêtes à hanter l’enceinte du château. D’autres tentaient de s’enfuir mais revenaient immanquablement grossir les rangs des rôdeurs affamés. Une armée de cadavres s’élevait désormais face à la forteresse, trop nombreux pour être éradiqués.
Isabel s’enferma dans ses appartements de la tour, coupée du monde par une simple porte en bois verrouillée d’un sort d’oubli, dissimulant sa chambre et sa présence aux créatures sans âmes. Au dehors, des râles piquetaient la nuit par intermittence, rappelant sans cesse que la mort foulait désormais ces terres. Les chandelles déversaient des rivières de cires sur le plateau usé de la table, les flammèches vacillant au rythme des courants d’air. A présent, il n’y avait plus rien à faire qu’attendre, et prier Esus d’apporter la paix sur la Communauté décimée.
Le miroir lui renvoyait une image fatiguée d’elle-même, le visage boursouflé par le manque de sommeil, les joues creusées par son jeûne forcé. Ses cheveux, attachés en une vulgaire natte, se parsemaient d’un gris fade et accentuaient la tristesse de ses yeux cendrés. Elle n’était plus qu’une ombre, un fantôme cloitré dans cette chambre miteuse en attente d’une accalmie, à souffrir des faiblesses humaines sans en succomber. La damnation quitterait le domaine lorsque toutes les sorcières dévouées à son service auraient péri, punies pour avoir osé l’interdit, châtiées pour la faute d’une seule.
Mais n’était-elle pas la propre responsable de cette tragédie ? En tant que Supérieure, elle aurait dû déceler la curiosité maladive de cette jeune coupable, prévenir ce défaut et l’éliminer de la balance avant que l’irréparable ne soit commis. Elle vivrait avec ce poids sur ses épaules, le laissant haut-perché sur sa conscience pour ne plus reproduire cette erreur. Et lorsqu’enfin l’horreur prendrait fin, la dépouille de la pécheresse serait la première qu’elle mettrait en terre ; elle savourerait les ampoules qui se formeraient sur ses mains, à creuser les tombes des Gardiennes, coups après coups dans la terre molle des landes désertes.
Un froissement d’étoffe brisa ses quelques pensées ; perdue dans la contemplation de son reflet, elle n’avait pas senti le froid s’engouffrer par la fenêtre jusque-là fermée ; le battant buta contre le mur par la force du vent. Une silhouette décharnée se laissa tomber du rebord en un mouvement saccadé et imprécis.

— Par Ésus !

Le cri se délogea du fond de sa gorge, gonflé d’une stridence inhabituelle. L’envoûtement n’avait aucun effet sur ce côté la chambre ; aussi, elle n’avait pas prévu la possibilité pour de telles créatures d’escalader la tourelle. La vision de cette chair fétide aux senteurs putrescentes révulsa son estomac. Istrigelle la toisait de sa posture déglinguée, derme lézardé et déchiré, l’iris crevé aux larmes noirâtres. Le souvenir d’une bouche tuméfiée s’étira sur des dents brisées, baignées d’un liquide poisseux, malodorant. Aucune trace de l’ancienne beauté de la soigneuse ne subsistait ; la dépravation labourait son champ sur cette dépouille maladive à l’intimité dévoilée. Elle vociférait des insanités entre deux râles gargantuesques, les bras tendues vers Isabel, prête à lui fondre dessus.

— Istrigelle, par les Déesses…
— Ca… Tin… Toi… Mourir… Mourir catin.
— Istrigelle, c’est moi, Isabel. Je sais que vous ne voulez pas ça…

La monstruosité se laissa tomber sur la Supérieure implorante ; Isabel n’eut que le temps d’esquiver l’attaque brutale de la bête affamée, ravalant un sanglot. Elle échappa à la poigne de son ancienne amie et enfonça ses ongles dans le torse dénudé. Quelques lambeaux de peau s’arrachèrent dans la violence de l’agression ; elle ignora le dégoût logé sur sa langue et profita de la perte d’équilibre de la Recluse sauvage pour fuir la chambre. Sans perdre de temps, elle dévala les escaliers de la tour, en direction de la chapelle. Les cris résonnaient dans son dos ; Istrigelle n’était pas seule à la poursuivre. Trois autres Sœurs tentaient de s’agripper à ses vêtements, claquant des dents à chaque fois qu’elles s’apprêtaient à refermer leurs mâchoires sur les épaules de la fugitive.

— IL T’ATTEND, SALOPE ! COURS, COURS, LE MALIN EST AU BOUT DU COULOIR !

La voix sifflante d’Istrigelle la suivait dans sa course. Il fallait redoubler d’efforts et atteindre le lieu béni avant que les marcheurs ne la démembrent sans pitié. Le sanctuaire des Déesses ne pouvait être bafoué, et représentait son dernier espoir. Les couloirs s’alignaient au fil de ses pas, sombres et menaçants, la dévoilant à de possibles créatures cachées dans les recoins obscurs. Son souffle peinait, ses poumons commençaient à brûler ; elle ne pourrait pas supporter l’embarder plus longtemps. Mais les prédatrices semblaient avoir délaissé toute idée de poursuite ; Isabel se retrouvait seule au milieu de la coursive, à la limite de la suffocation, ses pieds martelant la dalle glacée sans ralentir la cadence.
Elle atteignit finalement le temple, se jeta de tout son poids sur les portes pour s’écrouler sur le sol, de l’autre côté de ce dernier rempart entre la traque et la sécurité. Elle les referma d’un coup de pied et s’immobilisa, essayant tant bien que mal de maîtriser sa respiration ; les minutes s’égrainèrent lentement, aucun signe d’attaque ne survint pour autant. Adossée au mur, Isabel s’autorisa un léger répit, examinant son nouveau refuge d’un regard nerveux.
Son estomac se noua à la vue du chaos régnant ; la chapelle à la gloire des Trois Déesses ne brillait plus que par son désordre éparpillé. La malédiction avait finit par faire tomber les dernières protections de ce bastion qu’elle pensait inviolable. Les statues autrefois majestueuses s’effritaient sur les dalles, les antiques fresques s’émaillaient de blasphèmes imprononçables, les quelques grimoires de sorcellerie démembrés et enduits d’excréments gisaient sous les bancs broyés. Émue par cette évocation d’immondice, Isabel trouva le silence et s’y mura, ses jambes recroquevillées contre sa taille.

— Par tous les Espérides, mes Déesses, je m’excuse… Je m’excuse d’avoir failli…

L’émotion enroba ses paroles, les mots se mélangèrent dans sa bouche et les larmes jaillirent, embuant son regard d’un voile flou pour inonder ses joues. Elles roulèrent un moment, sans un bruit, face à la profanation de la paix qu’elle espérait trouver. Elle ne réagit pas aux bruits de semelle s’approchant depuis le fond de l’abside, là où résidait l’autel cérémoniel ; l’espoir la quittait, bridant ses sens d’ordinaire en alerte.

— Pourquoi donc tant de pleurs ?

Elle ne releva pas la tête. Voici donc le Malin, attiré par la malédiction des pages ? Une raclure des Limbes, si séduisante fût sa voix masculine.

— Tuez-moi…
— Cessez donc votre victimisation ma Dame et regardez-moi !
— Qui êtes-vous ?

La rescapée s’essuya le visage du revers de sa manche et posa son regard sur l’homme amusé. Drapé dans sa cape noire, il prit place sur les restes d’un banc et l’observa avec légèreté. Sa carrure imposait le respect, une force malsaine et vindicative contenue dans ce corps massif. Il ébouriffa ses boucles brunes d’un geste indolent et se moqua de la question idiote en un rire sonore et franc.

— Votre retraite vous a coupée du monde, Gardienne. On me nomme Vaniel L’Anvers, d’autres préfèrent Sa Sainteté Clément XI.
— Le pape, cracha Isabel, une grimace de dégoût accrochée à ses lèvres. Vous n’êtes qu’un usurpateur.
— Et pourtant, c’est mon nom que l’Histoire retiendra. Je suis à l’origine de tout, Isabel, je suis celui qui a créé le mal ici-bas, le mal qui vous hante, qui vous fait peur. Vous avez peur de mon Église, peur de mon influence, peur de la chrétienté, aussi factice soit-elle. J’ai unifié les fidèles et en trouvant l’immortalité, j’ai offert au monde ce qu’il attendait : une divinité puissante, un fils sacrifié, alors que vous, Ma Dame, continuez de croire en des idoles absentes. On vous a abandonnée, mais je suis là dorénavant…
— Il n’a jamais existé, s’insurgea-t-elle avec horreur. Il n’a jamais connu la croix…
— Sans doute. Toute ma gloire se trouve dans ce mensonge à la vérité résonnante !
— Vous êtes un monstre…
— Non ma Dame, je suis seulement un homme. Un homme libéré de ses chaines, libre de penser et de croire en ce qu’il souhaite. A l’inverse de vous, Isabel, j’ai pris la décision de contrôler mon destin, et non de m’y soumettre…

Elle baissa la tête, résignée. Toute son existence se basait sur un simple fait : protéger et servir les pages, les Sœurs, l’Evangile, sans ne jamais les remettre en question : une destinée de sacrifice, d’acceptation et de résignation.

— N’avez-vous jamais pensé sortir de ces murs ? N’avez-vous jamais osé découvrir le monde pour votre propre plaisir ?
— Je n’en ai pas le droit…
— Qui vous en a ôté la permission ? Qui peut-être assez cruel pour vous laisser faner ici-bas ?
— J’ai été créée pour servir. Je suis aux ordres des Sœurs de l’Équilibre.
— Et où sont-elles désormais ? N’est-ce pas cruel que de vous obliger à sacrifier votre existence pour la protection de ces quelques pages ? N’est-ce pas immoral que de vous obliger à subir de telles atrocités ?
— Je dois…
— Non !

Il se précipita sur elle, son manteau flottant dans son sillage en un bruissement d’étoffe. Il lui attrapa le menton de sa main gantée, et la força à se perdre dans ses yeux bleus, se noyer dans cet océan immoral. Elle se surprit à apprécier la finesse de ses traits, son nez droit, ses longs cils élégants, son rictus peint d’une franchise sans limite. Elle s’enivra de son haleine sucrée, de ses paroles incessantes, de sa prévoyance délicate sous la rudesse de ses mouvements. Le Malin s’engouffrait en elle, semait les germes du doute, gonflait ses désirs enfouis d’une ivresse nouvelle. Il la poussait en réalité à croire à un avenir différent, une délivrance illusoire.

— Ma Dame, prenez ma main.

Elle s’exécuta, marquant une hésitation, et posa sa paume moite dans le creux de la sienne.
— Je vous affranchirai de vos chaines, Isabel du Loch.
— Je ne…
— Donnez-moi les pages, ma Dame. Elles ne vous pèseront plus, ne vous emprisonneront plus. Ensemble, nous vous ferons découvrir les jouissances de la vie.
— Je…
— Croyez-moi, Isabel.

Ses doigts fins se refermèrent sur le poignet du Pape.

— Je… J’accepte. Libérez-moi, Vaniel. Libérez-moi de mon destin de souffrance. Libérez-moi !









  
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