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6 « Interrogatoires »
Chapitre 1 « Salle des interrogatoires »
La pièce des interrogatoires de l’Agricole est particulière. Tout comme celles du Sextant, du Canonnier ou de l’Espérance, elle est équipée des senseurs de vérité de Mikel. Cet aménagement est le résultat d’une étroite collaboration avec les plus anciens alliés de l’Arche : les Mikeliens.
Peuple pacifique, ils étaient régulièrement rançonnés par la Résistance dont les pilotes sont de loin les meilleurs, toutes galaxies connues confondues. Cependant, ces grands êtres filiformes au système neuronal complexe ont pris les humains en sympathie, s’amusant de leur manque d’éducation et de leur trop-plein de confiance. Ils proposèrent une trêve dans le piratage de leurs vaisseaux de commerce. En échange, ils prodigueraient des nuées, communauté de nano-organismes de métal vivant, toujours fonctionnelles. Les Résistants ne pouvaient refuser une telle offre, l’accord fut donc scellé.

Les habitants de la planète Mikel, dans la galaxie trois, sont non seulement télépathes, mais aussi extrêmement érudits. Cependant leur corps chétifs en font d’exécrables pilotes, incapables de supporter l’hypertemps. Ils possèdent une science fondée sur l’utilisation de capteurs sensoriels. De la taille de nano-poussières, ces organismes de métal vivant résident autour de leur reine. Comme les fourmis ou les termites, ils sont structurés en une communauté hiérarchisée. Sur l’Arche, ils vivent en nuée à l’intérieur des salles des interrogatoires.
La penseuse, leur meneuse, centralise leurs activités depuis une alvéole, aménagée dans la chaise sur laquelle sont installés les prisonniers passés à la question. Elle attire à elle les senseurs de vérité de Mikel qui se regroupent en essaim. Grâce à leur petitesse, ils sont inhalés de façon indolore par les détenus. Ils partent ensuite à la recherche de connexions électriques et finissent généralement par se loger dans le cerveau des suspects.
Par un phénomène totalement inconnu des Résistants, ils transmettent la confirmation des informations reçues à leur penseuse. Cette dernière, en métal vivant également, vibre alors de différentes façons selon la véracité des dires des suspects. Ses ondes sont captées par la technologie mikelienne et transformées en matériel exploitable.

Des analystes de l’armée de la Résistance étudient les résultats. Ils se trouvent dans une petite pièce contiguë à la salle des interrogatoires. Tant que toutes les données retransmises sont vertes, le sujet questionné dit vrai et n’a pas de mauvaises intentions. À l’orange, les gardes arrivent dans le couloir. Au rouge, c’est la condamnation pour mensonge ou tentative de violence qui tombe. De nombreux essais ont été faits, les senseurs ne se trompent jamais. Il n’y a qu’une exception : le déni psychologique. Mais dans ce cas-là, une injection de sérum de vérité associée à la nuée donne des résultats irrévocables.
Les Résistants sont tolérants et pacifistes, mais ils n’ont pas de place pour les criminels. Seules deux infractions communes -la prostitution et le vol- ne sont pas punies de la peine de mort ou des galères, ce qui revient à peu de chose près au même. Ces félonies doivent tout de même être accompagnées de circonstances atténuantes. Dans le cas contraire, c’est l’exode pour la galaxie trois et Durel, la planète minière. Les Dureliens, petites boules de poils rose, échangent de la main-d’œuvre contre des métaux précieux. Aucun prisonnier ne revient jamais de Durel. Leur sang est mélangé à une sorte de mercure par un procédé unique. Ils deviennent alors périssables et connaissent même leur date d’expiration. Les Dureliens les exploitent environ six mois comme des ouvriers puis les « donnent » à leur planète qui s’en nourrit. Il n’y a pas d’échappatoire, pas d’espoir et encore moins d’avenir.
Pour le moment, la salle des interrogatoires de l’Agricole attend. La nuée utilisée est récente et opérationnelle. Les senseurs de vérité de Mikel s’agitent autour de leur penseuse dont ils ne peuvent s’éloigner de plus d’un mètre. Ils investiront aujourd’hui cinq cerveaux et ressortiront des circonvolutions céphaliques des prisonnières par une quinte de toux et des éternuements dès qu’elles seront reconduites à la porte.
La pièce vide est encore plongée dans l’obscurité, au loin des pas résonnent, annonçant le début d’une longue journée.

oOo


Les longs couloirs clairs lui plaisent. Kalena avance un léger sourire aux lèvres. Elle a pris une boîte et s’est retrouvée plusieurs niveaux au-dessus de celui de sa cellule. L’endroit qu’elle découvre semble immense. La Novice a voulu poser une question à monsieur le contre-amiral Dieter Jansen, mais il lui a demandé de garder le silence.

Depuis la jeune fille s’exécute sans un mot. L’homme a tenu parole, personne n’a essayé d’avoir le moindre contact avec elle. Il lui a même promis de répondre à l’ensemble de ses questions dès qu’ils seront arrivés dans un lieu plus approprié.
Des interrogations la demoiselle Davenport en a beaucoup. Tout en avançant, elle structure son esprit. Elle trie ce qui est important de ce qui est futile. La jeune fille se demande aussi combien de temps ils vont lui accorder. Elle devra être concise.
Sans vraiment savoir pourquoi, elle a maintenant confiance. Leurs yeux. Cela vient probablement de la façon dont ils la regardent. Ses gardes sont sévères et un brin autoritaires, mais ils n’ont à son égard aucune férocité au fond de leurs prunelles. Leurs gestes sont professionnels et précis, pas de violence gratuite ni de brusquerie inutile. Pour le moment, elle n’a aucune raison d’être méfiante.

La jeune fille a plutôt l’impression d’être au début d’une nouvelle vie. Kalena se sent ivre à l’idée de la montagne de connaissances, d’aventures et de découvertes qui l’attend. Ils sont arrivés. Le contre-amiral fait un signe aux deux soldats. Ils se mettent en faction de chaque côté de la porte. Le gradé entre. Il lui demande de le suivre et Kalena s’avance.
La pièce est sombre. Elle patiente, debout à côté de ce qui va devenir son siège dans quelques instants. La lumière tamise maintenant la salle. Dieter Jansen déverrouille ses liens et attend qu’elle les ôte. Il lui propose de prendre place ; la jeune fille obtempère. Machinalement, elle soupire puis respire pleinement. La tête lui tourne une minute à peine. Le militaire prend place et la fixe intensément. Il pose un doigt sur son oreille et commence :

« Nom, prénom, âge et fonction ?
— Kalena Davenport, sœur d’Ethna Davenport, dix-sept ans depuis janvier et Novice de niveau Un.
— Pourquoi étiez-vous dans le caisson de Vernicula Albanica Mundi ?
— J’essayais de m’évader. Je voulais fuir le Pouvoir Central, le Manoir et la Douleur.
— Où est votre sœur à l’heure actuelle ? Et vos parents ?
— Dans la cellule à côté de la mienne, c’est la jeune femme auburn. Elle a les yeux verts, il paraît que nous nous ressemblons, s’égare la détenue.
— Répondez aux questions ! Vos parents ? Redemande le militaire, autoritaire.
— Hum... Je ne sais pas où ils sont.
— Quand les avez-vous vus pour la dernière fois ?
— Je ne les ai jamais vus. En fait, la dernière fois que nous avons été en contact j’avais six mois.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis une Pure, répond le plus simplement Kalena.
— Expliquez-moi !
— C’est un peu compliqué, je peux faire des phrases plus longues ? »

L’homme semble étonné que la jeune fille soit si respectueuse. Ses yeux ont fait un léger mouvement, s’agrandissant un instant. Il positionne une fois de plus son index droit sur le conduit auditif externe et lui fait un signe affirmatif de la tête.

« Je suis une Pure parce que j’ai le Don. Seules les femmes ont le Don, c’est génétique. Pour moi, il s’est manifesté pour la première fois lors des défilés de la Réconciliation qui ont lieu chaque année à la mi-juin. J’avais six mois et je n’en ai aucun souvenir direct, c’est Ethi qui me l’a raconté...
— Ethi ? Demande le contre-amiral perdu.
— Ethna, ma sœur. Ce jour-là, elle est devenue ma Préceptrice. C’est un peu ma maman si vous préférez.
— Et vos parents ?
— Eh bien, ils nous ont données immédiatement afin de toucher la prime. »
Kalena a répondu avec le plus grand naturel. Dieter Jansen a froncé les sourcils. Il semble contrarié par ce qu’il entend. Cependant, la jeune fille est bien décidée à dire la vérité que cela lui plaise ou non. Le contre-amiral reprend :
« À qui vous ont-ils vendues ?
— Pas vendues, données.... au Pouvoir Central.
— À quelles fins ? demande le militaire qui quitte le canevas de questions habituelles posé devant lui.
— Afin que nous soyons enfermées au Manoir.
— Pourquoi ? Et n’hésitez pas à multiplier les détails.
— Ça risque d’être un peu long, mais vous pouvez m’interrompre si vous ne comprenez pas. »
Explique d’une voix douce la jeune fille. Ce n’est plus vraiment un interrogatoire, mais plutôt un cours sur le Pouvoir Central. Kalena commence par l’histoire de la Terre, comme elle l’avait fait lors du Grand Oral puis peu à peu rentre dans les détails. Elle n’omet pas de dire que sa sœur est la vraie victime privée d’éducation et cantonnée aux tâches ingrates. La Novice a soif. Ses articulations la font moins souffrir, mais tout de même elle a besoin de bien s’hydrater.
« Monsieur le contre-amiral Dieter Jansen, puis-je avoir de l’eau, s’il vous plaît ?
— Hmm... Que de l’eau ? s’enquiert le militaire.
— En fait, l’idéal serait un jus de citron dans un litre d’eau, ose-t-elle demander.
— Et pour manger », insiste le chef de la sécurité intérieure.

Kalena ne peut pas s’empêcher de sourire, l’homme est têtu. Peut-être si elle lui explique les choses comprendra-t-il ? En attendant, il s’est levé et parle seul. Avant toute autre chose, elle doit savoir ce qu’il y a dans son oreille. Une curiosité juvénile et innocente l’anime, lui faisant oublier la raison de sa présence dans cette pièce, aussi demande-t-elle :

« Vous parlez à qui ? »

Le contre-amiral se tourne, surpris. Il se met à rire et lui répond sincèrement :
« Je suis en communication avec la responsable de ce vaisseau.
— Oh ? Vous aussi vous avez une Mère Suprême ?
— Non pas vraiment s’amuse Dieter Jansen, il s’agit de la vice-amirale Lauren Mac Ferson.
— Et elle parle dans votre oreille ? »

La question de Kalena est naïve, mais le Pouvoir Central les a tenues loin de toute technologie ou presque. Elle n’a jamais vu d’ascenseurs et a été fascinée par le monte-charge, il y a de cela une heure. La jeune fille n’imagine pas que des transpondeurs puissent exister. La Novice sait qu’il existe des vaisseaux, mais sa connaissance des avancées technologiques s’arrête aux petits transporteurs du parc du Manoir et aux caissons qui apportent les vers.
Le haut gradé est détendu, son air est même amical maintenant :

« Nous utilisons des transpondeurs, nous en avons tous un.
— Il est à vous seul ?
— Oui, il reconnaît ma signature auditive et vocale.
— Oh ? C’est fascinant ! »

Ses yeux verts s’agrandissent, semblant immenses. Elle sourit. Son visage s’éclaire comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Kalena sent sa respiration devenir difficile. Elle va devoir travailler ce point de sa personnalité, car si sa vie est plus heureuse, il n’est pas question qu’elle convulse à chaque fois.

« Dé... dé... so... lée, ânonne-t-elle, je... ma cellu... aller ? »

Le contre-amiral appuie encore une fois sur son oreille et quelques secondes plus tard, deux gardes entrent. Vêtus de gants et portant des couvertures, ils se dirigent vers la jeune fille. Ils l’entourent des plaids. Le plus costaud la soulève. Une fois devant la porte, il s’arrête et attend. La Novice est prise d’une quinte de toux suivie d’une longue série d’éternuements.

Kalena est fatiguée, elle a mal aux tempes. Lorsque le garde la pose sur la couchette de sa cellule, elle ne convulse plus. Elle enfouit sa tête dans l’oreiller et s’endort, profondément.

oOo


Dieter Janson regarde l’un de ses hommes porter le corps frêle de la jeune fille. Elle s’arc-boute moins violemment depuis qu’elle a éternué. Il ne sourit plus. Le militaire se frotte le front avec le bout des doigts puis machinalement passe sa main dans les poils de sa petite barbe.
Dans son uniforme de cérémonie, il est déjà prêt à se rendre à la fête en l’hommage des héros du jour. Cependant, il n’a pas la tête à se distraire. Il aimerait avancer dans son travail.

Le chef de la sécurité intérieure est étonné. Il ne s’attendait sûrement pas à une adolescente en fuite. Il n’a pas tout compris, mais les interrogatoires secondaires feront la lumière sur les dernières zones d’ombre. Il sort de la pièce et éteint, permettant ainsi aux senseurs de vérité de Mikel de se régénérer.
  
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