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6 « Interrogatoires »
Prologue
Les larmes perlent sous ses paupières closes, brûlantes et incontrôlables. Des bruits de pas mélangés aux bourdonnements de ses oreilles sont les seuls repères que la jeune fille a pour l’instant. Elle se focalise sur son corps ses yeux refusant de s’ouvrir. Kalena a la bouche pâteuse et un goût métallique tapisse sa gorge. Déplaçant péniblement ses doigts sur la surface rêche qui l’accueille, elle en déduit qu’elle est dans un lit.
Le matelas mince permet de sentir le sommier. La protection précaire offerte par la couverture qui lui tient lieu de rempart contre le froid lui rappelle étrangement le Manoir. Impossible ! La Novice se force à respirer calmement. L’odeur est différente. En réalité, l’absence significative de parfums la rassure. Ici, la mort n’a pas empreint les murs de ses effluves. Kalena est ailleurs.

Écoutant les battements de son cœur, la demoiselle Davenport entre en elle-même. Elle synchronise chacun de ses rythmes, tient compte de tous les indices. Elle a reçu de la chimie. Elle en est sûre. Les médicaments la rendent nauséeuse, l’égarant dans un labyrinthe de sensations inconnues.
La jeune fille n’a plus qu’à attendre. Elle se souvient de son manque de maîtrise, c’est ce qui lui a valu cette décharge à distance. Elle doit rester sage si elle ne veut pas endurer les drogues en plus d’une éventuelle Douleur. Kalena est prête. Elle envisage de faire face à l’inconnu avec sérénité. Elle laisse tous sentiments de côté.

Cela fait maintenant une vingtaine de minutes que la Novice est éveillée. Allongée à plat dos, les bras le long du corps, elle égraine les secondes, les comparant au rythme de son cœur. Elle a appris à faire cela au Manoir. Privée par moment de repères temporels, elle a trouvé cette solution pour connaître la durée passée à attendre. Les larmes ont cessé. Kalena ouvre les yeux.
La jeune fille fait pivoter ses jambes. Elle s’assied. La demoiselle Davenport tourne lentement la tête, prêtant attention à son nouvel environnement. Elle est dans une pièce d’approximativement deux mètres sur trois. De hauts murs l’entourent. Dans l’angle à gauche un lavabo et une cuvette de toilette sont à peine dissimulés par une cloison de verre opaque. Le lit est plaqué contre la paroi de droite. En face de lui, un hublot permet de voir au-dehors. Il laisse apercevoir une énorme masse sphérique.

De couleur blanche laiteuse avec des reflets jaune pâle et orange clair, l’astre paraît proche et lointain tout à la fois. Mollement, son habitation se déplace en tournant autour de la grosse planète. Par la petite fenêtre, Kalena regarde passer des morceaux de glace scintillants. Ils semblent comme suspendus dans le temps, ralentis par des obstacles invisibles.
La jeune fille sent à nouveau ses émotions la submerger. Il n’est pas question qu’elle laisse ses propres sanglots l’emporter vers les convulsions. Elle respire. Elle a peur d’y croire. La Novice est terrifiée à la pensée qu’elles ont peut-être réussi. Elle est tétanisée à l’idée que le Manoir est loin, si loin. Le bonheur la submerge et l’étouffe. La jeune fille va faire un malaise. Elle tourne doucement la tête et fixe son attention ailleurs afin de faire partir cette sensation de joie intense.

Kalena Davenport observe la porte qui la retient prisonnière. Totalement vitrée, son épaisseur déforme légèrement la réalité extérieure. Un garde est en faction. Difficilement, la jeune fille se lève et regarde si elle pourrait voir sa sœur ou ses amies. À sa gauche se trouve un mur et sur sa droite un interminable espace rectiligne, elle occupe la dernière cellule d’un long couloir. Elle retourne près de son lit. Sur une table, à laquelle elle n’avait pas prêté attention et située au pied de sa couche, se trouve un plateau-repas. Il comprend un petit pain brun et une assiette de curry de légumes au tofu.
La Novice ignore le plat et se dirige vers ce qui fait office de salle de bain. Ses mains sont encore très ankylosées et de nombreuses taches grises parsèment sa peau.

« La Douleur est moins vive, mais plus tenace lorsqu’il s’agit de maladies humaines », se dit-elle.

Bouchant le lavabo de sa buse, la jeune fille enclenche l’eau froide. Il lui aura fallu six tentatives pour comprendre comment cela fonctionne, mais elle a fini par trouver la manette qui contrôle le débit et le petit bouton qui régule la température. Sur le rebord, un savon trône. Elle le renifle et le repose écœurée. Il sent le suif. Ses nausées médicamenteuses reprennent. Elle n’a jamais pu supporter les produits de lavage d’origine animale ni synthétique d’ailleurs.

Malgré le manque de nécessaires adaptés, Kalena fait ses ablutions, se souvenant des lotions à base d’huile d’olive ou de coco qui sentaient si bon. Puis, parcourue d’un frisson, elle se rappelle l’odeur des roses, celle qui envahissait les douches avant la Douleur. Sa gorge se serre et elle a des difficultés à déglutir. Aussi, se met-elle à boire abondamment à même le robinet.
La Novice se rallonge et attend. L’eau fait son effet, la purifiant. Elle a moins mal. La jeune fille se relève et recommence. Elle lave toutes les parties de son corps qui sont parsemées de ces taches grises et circulaires. Ensuite, elle avale en grande quantité le liquide salutaire. Bien sûr, vient le moment où elle doit aller aux toilettes.
Alors qu’elle sort des commodités, un garde armé l’attend. Kalena ne l’a pas entendu entrer.

« Allez, jeune fille, il va falloir manger ! » dit-il en faisant passer son fusil dans son dos.

La Novice reste calme. Elle fait non de la tête. Il lui sourit. D’un bond, il est derrière elle et la ceinture d’un bras, de l’autre il saisit une cuillère et l’approche de la bouche de la demoiselle Davenport. Pour l’instant, il n’a aucun contact avec sa peau. Pourtant, la panique s’empare d’elle et involontairement elle se met à agiter ses jambes.
Kalena tourne la tête violemment de droite à gauche. Le soldat est imperturbable. Réalisant qu’elle ne peut pas lutter, elle se calme. Elle ne veut pas manger, cela ne ferait que prolonger sa Douleur. Elle ne désire pas endurer cela des jours et des jours, il faut que cette sensation de crampes qu’elle a au niveau des doigts et des poignets cesse.
La cuillère pleine de curry se trouve à peine à quelques centimètres de sa bouche. La jeune fille expire, entrouvrant doucement ses lèvres. Elle inspire et mord sauvagement la tabatière anatomique de son geôlier. L’homme lâche la spatule et injurie la prisonnière. Une lumière orange clignote dans le couloir. Il l’abandonne et sort.

La Novice se recouche. Elle a besoin de reprendre des forces. Au bout d’une heure, la jeune fille regarde ses mains. Les points signalant la présence de maladies sont moins nombreux. La demoiselle Davenport se lève prestement et recommence son rituel.
Kalena estime que tout compris cela fait à peine trois heures qu’elle est ici. Assise sur la couchette, elle s’amuse à faire balancer ses jambes. C’est le moment que choisit un deuxième garde pour faire son entrée. Agitant le canon de son fusil, il lui fait signe de se lever. Elle s’exécute. D’un geste ample, il renvoie son arme dans son dos. Il sort de sa poche une barre chocolatée et la lui tend.

La jeune fille, une fois de plus, fait non de la tête. Ce garde est encore plus rapide que le premier. Il porte des gants et la contraint à ne pas bouger avec plus de force que l’autre. Cependant, cette fois, Kalena ne s’agite pas. Elle se laisse faire, son calme est inquiétant. La friandise s’approche lentement de sa bouche. Elle réfléchit, ne pouvant pas rééditer la même manœuvre.
La Novice est plus petite que son assaillant, mais il a fait une erreur. Elle a toujours les pieds par terre. D’un mouvement souple, elle plie les genoux et se propulse vers l’arrière, glissant entre les bras du militaire qui s’est relâché en tentant de la nourrir. La jeune fille se cambre avant de tourner la tête. Son visage se retrouve dans le cou de l’homme. Allongeant à l’extrême son corps, elle saisit son lobe d’oreille entre ses dents et serre.
Dans un grognement de douleur, le soldat la lâche. Il jure et sort laissant immédiatement la place à un autre de ses collègues. Ce dernier passe une cagoule en entrant. Kalena doit trouver une parade, vite. Elle se positionne face au mur, du côté opposé à son lit. Elle estime la distance et se prépare. La Novice ne bouge pas lorsque le soldat la ceinture et la soulève de terre. Elle ressemble à un fétu de paille.
Le nouveau venu veut lui faire boire le contenu d’un petit sachet rose. Il lui parle, expliquant qu’elle n’a pas mangé depuis plus de cinq jours et que cela est néfaste pour sa croissance. Kalena sourit, ses nouveaux gardes sont bizarres. Gentils, mais bizarres. Kalena met ses jambes à l’équerre et prend appui contre le mur. Elle s’enroule ensuite autour du bras du soldat qui la retient et pivote vers l’arrière. Avant qu’il ait pu se douter de quoi que ce soit, tellement la Novice est rapide, l’homme est mordu au niveau du nez. Il hurle et la fait violemment tomber sur le sol puis sort prestement.

Kalena est fatiguée. Elle s’avance vers le coin d’eau. La jeune fille boit abondamment, elle passe aux toilettes et se faufile sous la couverture. Elle s’endort d’un sommeil léger et sans rêves.
La Novice se sent observer et cela la réveille. Derrière la porte vitrée, un homme grand, brun au menton orné d’un bouc l’étudie. Elle se lève et se place en face de lui. Elle entend alors sa voix.

oOo


Le militaire observe les prisonnières depuis un peu plus de six heures. Il a remarqué qu’elles ne ressemblent à aucun autre détenu à qui il a eu affaire. Il a longtemps hésité et a fini par décider qu’il commencera les interrogatoires avec la plus violente. Son approche est atypique, cependant il est certain qu’il doit adapter sa méthode.
Il se place les bras croisés devant la porte de la cellule numéro huit et fixe la cinquième prisonnière. Elle semble sentir sa présence. La jeune fille est maintenant face à lui. De petite taille, elle doit faire à peine un mètre soixante, elle porte une combinaison kaki plutôt sale. Des mèches de ses cheveux auburn sortent de la coiffe blanche qui les retient.
Jansen remarque ses yeux. Ils sont immenses, verts et généreux. Le teint pâle et les petites taches de rousseur qui soulignent le nez et les pommettes de la prisonnière les rendent encore plus grands. Une chose est sûre, elle est jeune. Pourtant, le militaire ne saurait lui donner un âge.

« Bonjour, je suis le contre-amiral Dieter Jansen, nous allons vous faire sortir afin de vous interroger. Nous vous demandons de ne mordre personne, rajoute-t-il, très sérieusement.
— Je comprends et je vous prie de bien vouloir m’excuser d’avoir meurtri ces hommes, répond Kalena d’une voix douce.
— Vous... vous vous excusez ?
— Bien sûr, je suis désolée, je ne voulais pas leur faire mal, mais ils ont essayé de me forcer à manger. Je ne peux pas manger... pas encore.
— C’est pour votre bien, vous êtes très faible.
— Vous m’affaibliriez davantage.
— Entendu : si nous laissons cette histoire de nourriture de côté, vous cesserez d’attaquer mes hommes ?
— S’ils ne me touchent pas… Oui.
— Ne pas vous toucher ? Personne ne vous a touché jeune fille ! s’indigne le militaire ne comprenant pas.
— Si. Je ne peux avoir aucun contact... avec personne. Je mettrai moi-même mes chaînes, je répondrai à toutes vos questions, je ferai tous vos tests, mais s’il vous plaît, monsieur le contre-amiral Dieter Jansen, ne me touchez pas. »

Haussant les sourcils de surprise, Dieter Jansen gratte son menton poilu. Il n’a jamais agi de la sorte. Le militaire aurait bien envie d’ordonner, mais l’empathie de l’homme prend le dessus. Cette gamine a l’air si déterminée et si triste tout à la fois qu’il décide de lui laisser une chance de s’expliquer.
Le contre-amiral appelle l’un de ses soldats et lui demande de déverrouiller la cellule puis de jeter les chaînes à l’intérieur.

« Jeune fille, attachez-vous les poignets et les chevilles… ensuite, avancez doucement jusqu’au seuil. Au premier mouvement suspect, nous vous neutraliserons. »

Le haut gradé croise les bras sur la poitrine et observe la prisonnière à travers l’embrasure de la porte maintenant ouverte. Elle se déchausse et remonte ses chaussettes sur le bas de sa combinaison. Elle enserre ses chevilles dans les liens métalliques avant de remettre ses godillots.
La numéro cinq s’assied ensuite sur le lit en posant les chaînes et les menottes sur la couverture à côté d’elle. Elle tire sur ses manches et s’attache les bras dans le dos.
Cette technique surprend Dieter Jansen. La plupart des détenus préfèrent garder les mains sur l’abdomen. Il fait un signe de la tête et la jeune fille avance en traînant les pieds, maintenant qu’elle a les membres inférieurs entravés. Le contre-amiral ferme la marche. Devant lui, la réclusionnaire encadrée de deux gardes armés progresse lentement.

Alors qu’elle arrive devant la cellule sept, la terrienne s’arrête et sourit faiblement. Au passage de la prisonnière numéro cinq, toutes les détenues observent attentivement la jeune fille. La quatre et la trois du moins, la une et la deux sont encore dans leur lit médicalisé, enfermés dans un cube translucide. La jeune fille les regarde brièvement, elle semble soulagée de les savoir vivantes.
Bien qu’il n’ait rien vu ni rien entendu, le contre-amiral est certain qu’elles ont réussi à communiquer entre elles pendant le court laps de temps qu’a duré le trajet. Dieter Jansen est persuadé qu’elles utilisent une sorte de langage secret. Cependant, il se demande quel genre d’informations les prisonnières ont bien pu échanger.
Sa réflexion s’interrompt. Ils sont passés du niveau moins huit au niveau un grâce au monte-charge. Ils viennent d’entrer dans la salle des interrogatoires. Le militaire n’a pas la moindre idée de ce que va lui révéler la jeune fille, mais il espère qu’elle n’essayera pas de lui mentir.
  
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